Images du corps et leur destin 2

L’Image Inconsciente du Corps, F.DOLTO, Coll Points/Essais, Editions Seuil 1984



Cette partie de l’œuvre de F.DOLTO est présentée en abordant spécifiquement les thèmes suivants :
  • L’évolution des images du corps ;
  • La notion de castration ;
  • Les différentes castrations (pré-oedipiennes).

La contribution présente propose de s’intéresser au dernier point : Les castrations ombilicale, orale, et anale.

I-Castration ombilicale

  • Caractérisant la section du cordon ombilical et sa ligature, cette castration est physiquement un acte violent, tant pour la mère que l’enfant. Elle vient séparer définitivement le corps de l’enfant de celui de sa mère, le rendant de ce fait viable.
  • C’est cette castration qui origine le schéma corporel dans les limites de l’enveloppe peau, et des enveloppes incluses déjà in utero qui lui sont laissées.
  • 3 éléments caractérisent cette phase : la mutation des ressentis, la prédominance de l’élément auditif « prénom », le développement de l’ouïe et d’un langage (archaïque)

A-Mutation des sentis, ressentis, des perceptions


a-Délivrance
  • A ce temps, correspond : la perte des pulsions auditives passives (double battement du cœur de la mère, et réceptivité aux sons graves du père) ; apparition de la soufflerie pulmonaire ; l’activation du péristaltisme du tube digestif.
  • Le cri manifeste l’évacuation du corps de l’enfant, en même temps que celle du contenu substantiel intestinal.

b-L’après délivrance
Apparaissent et se développent : la respiration ; le cri-les pleurs comme moyen de communication primitif ; l’olfaction (avec prédominance de l’impact olfactif de la mère) ; l’intensification des capacités auditives notamment en relation avec les voix connues ; la sensation de masse (par la préhension, les opérations de soins et de portage qu’il vit) ; l’éblouissement de la rétine par la lumière.

B-Prédominance de l’élément auditif « prénom »


L’acte de nommer, prénommer est en lui-même une activité narcissisante pour l’enfant qui le reçoit : un prénom se choisit, il a une histoire, relève d’un désir particulier. L’enfant engramme très vite ce prénom et le plaisir que sa répétition provoque chez son entourage. Au contraire, si pour une raison ou une autre (complication de l’accouchement et survenue de maladie de la mère par exemple), le prénom est empreint de peine, de douleur chez celui ou celle qui le prononce, alors c’est toute la base narcissique qui s’en trouve affectée.

C-Fondement du langage : l’ouïe


C’est via le développement de son ouïe que l’enfant accède à un premier mode d’échange langagier avec son environnement, via le jeu des « effets/contre-effets » de son être sur le contexte émotionnel des parents.

D-Défaut de castration ombilicale

Parce que l’enfant à ce stade entend plus qu’il ne parvient à dire avec le langage de son groupe intime, il est extrêmement sensible à tout ce qui se dit, ou ne se dit pas. Aussi, les pathologies psychotiques, exprimant un être interdit de vivre pour son propre compte, trouveraient leur source davantage dans un élément psychogène de l’accueil tû, non communiqué, plutôt que dans des évènements ultérieurs. De même, des difficultés de développement, liées à une naissance catastrophique par exemple, servent à ancrer une psychose. L’analyse parvient à tirer l’enfant ainsi marqué de cet état, prouvant que les troubles fonctionnels ou lésionnels précoces ne parviennent pas de blessures physiologiques, mais bien qu’elles témoignent d’émois et d’affects partagés, sur le mode de la violence souvent, sans qu’ils aient été signifiés en paroles, dites à temps, « fussent-elles des paroles infirmant le droit à la vie symbolique de l’enfant » (p.96).


I

I-Castration orale


  • Elle est la privation imposée au bébé sur le mode de l’assimilation nourricière (physique, concrète, alimentaire). Le sevrage (en fait une succession de sevrages sein/biberon-tétine/cuillère) exprime un empêchement à poursuivre une alimentation, et un mode d’alimentation, qui deviendrait mortifère poison sans cela.
  • Judicieusement menée, elle aboutit au désir et à la mise en fonction du parler (mode du babillage).
  • En général, le sevrage est opéré vers 6-8 mois, concomitant de l’apparition des premières dents.

A-Rôle de la mère

Cette castration implique de la mère qu’elle soit elle-même, et peut-être d’abord elle-même, capable d’accepter la rupture du corps à corps, pour entrer en communication avec l’enfant autrement qu’en lui donnant à manger.

a-Signes, repères
La castration orale ET de l’enfant, ET de la mère est observable en cela que la mère prend plaisir encore plus grand à parler à l’enfant, à le guider dans ses phonèmes pour qu’ils deviennent parfaits dans la langue maternelle, à l’accompagner dans sa motricité pour ce qui est de prendre et jeter les objets, qu’à le nourrir
C’est dans la joie, le plaisir de la mère à assister aux progrès de l’enfant (vers un plaisir et une satisfaction du désir dans un circuit court, c'est-à-dire toujours à proximité de la mère) que s’ancrent les échanges langagiers ludiques avec d’autres personnes [possibilité de relation symbolique qui se met en place]. Cela suppose de la mère la capacité à accepter que l’enfant, son enfant, soit aussi heureux dans les bras d’autres personnes que dans les siens.

b-Moment le plus favorable
Pour l’auteure, c’est juste après la tétée, lorsque l’enfant est animé, tout en étant apaisé du point de vue de son besoin d’alimentation, et juste avant de s’endormir, que la mère, la nourrice, peut apporter cette castration. En plaçant à sa portée divers objets, en les parlant, les décrivant (« c’est chaud, rugueux, métal etc »), elle crée un espace symbolique. Ces mots donnés par la mère vont venir par répétition interne combler l’absence… En ce sens, ils remplacent efficacement doudou et autre pouce. En effet, l’utilisation de la bouche et des mains, dans une relation auto-érotique, exprime un sevrage manqué, carencé, dans le cadre d’une relation où l’enfant continue à s’illusionner la présence de la mère et surtout sa relation à elle dans la relation bouche-pouce, par exemple.

B-Effet symboligène de la castration orale

  • C’est l’introduction de l’enfant, en tant que séparé de la présence absolument nécessaire de la mère, dans une relation à l’autre. L’enfant est alors « advenu » à des modalités de comportement langagier qui lui font accepter l’assistance de toute personne avec laquelle la mère est en bons termes.
  • C’est donc aussi l’assimilation de la langue maternelle : première langue dans laquelle les mots ne sont pas encore reconnaissables, mais où l’intention et le désir intense de communiquer avec l’entourage est nettement perceptible par cet entourage.
  • Enfin, le sevrage du corps à corps promeut, chez un enfant qui n’est pas constamment avec ses parents, une manipulation intensive de la langue comme outil de communication, mais aussi des objets proches.
    Rq : La joie, l’enthousiasme, le dynamisme de l’enfant sont très largement corrélés aux états émotionnels de la mère.

C-Défaut de castration orale

  • L’aspect le plus facilement observable est le défaut de communication, d’investissement de l’espace relationnel : l’introversion « maladive » peut marquer l’échec de cette castration ;
  • Elle est en général et conséquemment, accompagnée, d’une satisfaction auto-érotique des pulsions visant la satisfaction du désir de l’objet mère ;
  • Enfin, la phase d’âge correspondant à cette castration désigne le moment propice au développement d’une pulsion sadique orale (par manque de paroles).


III-Castration anale


A-Définition

L’expression recouvre 2 acceptions complémentaires : second sevrage, premiers interdits.
Elle caractérise l’interdit de nuire à son propre corps et à celui du monde autour, par des agissements moteurs rejetants, dangereux, ou non contrôlés.

a-Second sevrage
  • C’est la séparation de l’enfant, capable de motricité volontaire de sa mère, assistante, auxiliaire précieuse de ses premiers pas, de ses premiers « agirs » plus ou moins maladroits, jusqu’à ce qu’il sache faire tout seul ;
  • L’enfant cesse d’être l’objet partiel retenu dans la dépendance à l’instance tutélaire. Il acquiert une autonomie qu’il revendique (« moi, pas toi »).

b-Premiers interdits
  • Ils englobent l’interdit de tout « agir » qui pourrait être nuisible pour lui-même ou pour autrui.
  • Ces interdits sont vécus sur le mode de la frustration d’abord, mais renforcent vite la confiance en la figure des parents, dès lors qu’en les transgressant l’enfant se rend compte qu’il en souffre (agissements nuisibles pour lui).
  • Ils sont également frustrants en ce sens qu’ils inhibent le désir de faire ce que l’on veut, n’importe quand, n’importe où avec n’importe qui, mais deviennent acceptables et sont rapidement acceptés, lorsque qu’ils sont donnés par une personne en qui l’enfant peut s’identifier, et qui, elle-même respecte l’interdit auquel elle le soumet.

B-Effet symboligène

A sa racine même, la castration anale est l’interdit du meurtre et du vandalisme, au nom de l’harmonie dans une communication langagière et gestuelle, où chacun prend plaisir à s’accorder avec les autres : elle est donc l’initiation aux libertés du plaisir moteur, partagé avec autrui.

C-Pourquoi appeler cette castration « castration anale »
Cette castration est ainsi dénommée parce qu’elle se donne au moment du développement correspondant à la phase anale : c'est-à-dire au cours de l’expérimentation d’une toute première forme de motricité, qu’est la motricité sphinctérienne, accompagnant le plaisir/déplaisir que l’enfant partage avec la mère (ou la personne donnant les soins), puisqu’elle vient, rapte la production et revient !

D-Attitude des parents, ou, comment donner la castration anale
  • Le présupposé de la castration anale est le respect, la reconnaissance de l’enfant comme sujet, même si son corps est encore immature, sans confondre ses agissements avec l’expression qu’il en a, tant qu’il n’a pas atteint la totale autonomie au sein du groupe familial.
  • Lorsque le système moteur se développe et que la castration orale a été symboligène, les soins maternels au siège de l’enfant s’accompagnent de paroles, de jeux, de toute une relation affective à la mère, au cours de laquelle se développe de jour en jour le schéma corporel.
  • C’est à l’occasion de ces jeux moteurs (4 pattes, déplacements de lui-même et de tous les objets environnants) que sa motricité devient un « problème » pour la mère. Pour résoudre celui-ci, soit elle réduit la liberté ; soit au contraire, elle suscite le plus possible ses déplacements, dans un espace aménagé, garantissant le déplacement explorateur, en toute sécurité.
  • La castration est réussie lorsque l’enfant prend plaisir à se mouvoir, en bravant les interdits, dans une prise de risque mesurée ; qu’il devient industrieux, dans un rapport au monde désirant.
  • Elle ne peut être donnée de façon symboligène que par une identification motrice et sexuelle à un objet total de son environnement.

Conclusion : La castration anale se délivre donc progressivement. Elle guide l’enfant à maîtriser lui-même sa motricité, au-delà de sa caractéristique excrémentielle. Désireux de faire comme le grand (modèle envié), il cherche à braver l’interdit. L’attitude parentale qui consiste à féliciter l’enfant s’il y parvient sans nuire, garantit un renforcement du désir de « devenir grand » et de se faire reconnaître dans ses capacités par l’entourage intime (renforcement de l’estime de soi). Il en découle que les adultes capables de donner une castration anale symboligène sont ceux qui ne projettent pas leur angoisse à tout propos sur les agissements des enfants dont ils sont responsables. Ce sont ceux qui sont capables de répondre aux questions que leur posent ces enfants, sans aller au-delà de ce qui est demandé ; qui sont aptes à aider judicieusement quand se produit énervement, découragement de ne pas réussir à faire ceci ou cela, faute d’en avoir les moyens (capacité physique par exemple) ou faute d’utiliser une technique plus adéquate.


E-Défaut de castration anale : défaut de symbolisation et de motricité dans les actes utiles et ludiques

  • Lorsque la symbolisation ne peut se faire par défaut d’initiation, de contrôle, de paroles, de gaîté ludique avec l’entourage, l’enfant ne peut sublimer le plaisir ano-rectal : il y revient par manque de déplacements sur des objets partiels autres (c'est-à-dire ailleurs qu’en son propre corps).
  • Il revient à un mode de communication antérieur, celui qu’il avait avec la mère intérieure, c'est-à-dire sur le mode du « jouer à retenir (constipation) ou à extérioriser (diarrhée) », de façon incontinente. Et puis, c’est en général un enfant qui s’ennuie, en ce sens que la mère reste imaginairement intérieure pour lui, au lieu de pouvoir être représentée, inconsciemment, dans tous les objets extérieurs qu’elle a nommés et qu’elle autorise de manipuler.
  • Enfin, si le sadisme est oral suivant l’auteure, l’attitude perverse, elle, résulte davantage d’une carence au moment où doit être donnée la castration anale. Puisque cette castration correspond à l’interdit de détérioration, du rapt des objets d’autrui, et de toute nuisance aux dépens du corps, mais aussi des objets, la castration « loupée » entretient une pulsion visant la satisfaction d’un plaisir destructeur.



Alexandra D. MOTSCH-MÜLLER