Contre-Transfert, Harold SEARLES version longue

Le Contre-Transfert (1979), Harold SEARLES, editions Gallimard, Coll. Folio Essais

Titre original Countertransference and related subjects-Selected Papers,
traduit par Brigitte BOST

Le Contre-Transfert (1979), Harold SEARLES, editions Gallimard, Coll. Folio Essais

Titre original Countertransference and related subjects-Selected Papers,
traduit par Brigitte BOST


I Contre-transfert et modèle théorique


1)La thèse essentielle est que les modes d’expérience et de relation interpersonnelle les plus primitifs de l’analyste n’ont pas été résolus une fois pour toute par son analyse personnelle, ni par d’autres expériences de maturation.
Ils sont susceptibles d’être réactivés au cours de sa vie d’adulte, et spécifiquement lorsqu’il travaille avec un schizophrène ;
L’analyse personnelle est efficace dans la mesure où elle permet à l’analyste d’avoir accès à sa capacité de sentiments primitifs (jalousie, rage, peur, aptitude symbiotique et autres états affectifs) contre lesquels la schizophrénie du patient est en mode défense.

2)Toutes les réactions de « transfert délirant » du patient –telles que la perception de l’analyste comme étant la personnification de la mère au moi fragmenté, ou de son père affectivement distant- ont toujours quelque fondement dans la réalité. Pour que le patient puisse développer une relation à la réalité mieux intégrée, plus compréhensive, il faut que l’analyste reconnaisse implicitement ces noyaux de perception de la réalité, dans le transfert, au lieu de maintenir inflexiblement l’idée que le patient incarne l’ambivalence, dans toute son intensité.

3)Une bonne ré-individuation du patient nécessite une expérience de symbiose thérapeutique à laquelle l’analyse participe à un niveau affectif, mais à un degré utilisable. Cette symbiose est toujours soumise à l’examen analytique de l’analyste, ce qui diffère totalement de ce qui pourrait être envisagée comme « une folie à 2 », mise en acte.

4)Dans la phase de travail dite de « symbiose thérapeutique », les efforts thérapeutiques du patient à l’égard du thérapeute, de même que son chagrin, sa culpabilité de n’avoir pas donné à la mère fragmentée la possibilité d’être envers lui une mère totale et profondément satisfaisante, ont une importance considérable.

5)Le problème fondamental dans la schizophrénie est que le patient n’a pas pu développer une identité humaine ni subjectivement, ni, dans les cas chroniques les plus sévères, objectivement.
C’est dans la phase de symbiose thérapeutique qu’un processus de « ré-humanisation » et de « ré-individuation » réciproques peut s’instaurer : la relation thérapeutique est devenue à ce moment-là, suffisamment forte pour que les 2 participants laissent entrer en jeu –au cours de l’exploration du transfert- les éléments d’identité subjectivement non humaines, jusqu’alors inconscients, mais mis en acte, dans le comportement.

« De manière caractéristique, ce sont les analystes voyant dans la schizophrénie essentiellement une maladie de carence qui ont besoin de maintenir refoulés les comportements de mauvaise mère de leur propre identité, et qui cherchent à ré-affirmer par la manière dont ils s’efforcent d’aborder avec chaleur et générosité le patient schizophrène, leurs aspects de bonne mère. En fait, ils demandent au patient de les délivrer de leur mauvais soi, ou de leurs introjects de mauvaise mère, dont ils ont peur ». (p.320)


« Fondamentalement, les psychanalystes sont les seuls thérapeutes qui, parce qu’ils sont engagés dans une incessante exploration de leur propre vie intérieure pour aider au traitement de leurs patients, possèdent les qualités nécessaires pour discerner, explorer, et sauver les éléments d’humanité du patient qu’écrase la maladie schizophrénique, cette maladie qui, aux yeux des gens moins informés, le classe dans une catégorie essentiellement non humaine. » (p.323)


II Relation analyste-analysant


Pour Harold SEARLES l’analyse, avec les schizophrènes surtout, mais aussi à un moindre degré avec les névrosés, suit un cheminement dans les relations analyste-« patient » de type : symbiose thérapeutique, symbiose ambivalente, jalousie dans le moi fragmenté. Ces étapes dans l’évolution de la relation reprennent celles de la relation à la mère, à l’élément maternant et/ou paternant, structurant l’élaboration du MOI de l’individu.

Symbiose…

Dans ces processus symbiotiques, amour/haine ne sont pas nettement différenciés, de même que le MOI et l’OBJET ne sont pas clairement délimités. L’enfant est fixé à un niveau de fragmentation et de non différenciation.

D’un point de vue égoïste, pas encore nettement différencié, il s’efforce pour assurer sa survie psychologique et physique, de maintenir le seul mode de relation qu’il connaisse, espérant par là-même renforcer la mère jusqu’à ce qu’elle puisse devenir suffisamment mature et lui fournir le modèle d’identification favorable à sa propre maturation.
D’un point de vue altruiste, qui n’est pas non plus encore bien différencié, il continue de sacrifier littéralement son soi virtuel pour pouvoir compléter la mère, et assurer ainsi la survie de celle-ci.

Dans le traitement psychanalytique, ce qui est nécessaire pour résoudre la fixation du sujet (à un niveau de symbiose, donc de non différenciation et de perception de fragmentation du moi), c’est que le patient découvre qu’un semblable (l’analyste) peut arriver à connaître (travailler avec lui en reconnaissant implicitement) le rôle important qu’il joue dans le fonctionnement du moi d’un autre… en occurrence, le thérapeute.

La relation transférentielle réciproque conduit à l’individuation réussie. HS souligne à ce sujet que cette individuation est aussi réussie pour le thérapeute, qui sort grandi, renouvelé, enrichi par le travail mené auprès du patient. Il importe de se rendre compte que la relation symbiotique ne se limite pas à une période de l’enfance : elle constitue une part importante de « substrat dynamique » de la vie d’adulte. Il en va de même pour l’individuation qui n’est pas accompli une fois pour toute, de manière irréversible.

Culpabilité… Elle est liée à l’échec de la tentative d’aider la mère à devenir une mère totale et bonne…

En conséquence, l’un des sentiments dont se défend le plus le schizophrène est précisément celui d’éprouver une quelconque culpabilité à l’égard de la mère (ou élément représentatif symbolique de la mère). Ce n’est que lorsqu’il parvient à donner à son analyste [équivalent mère] la possibilité de fonctionner en analyste par rapport à lui (malgré l’intensité de la haine et autres affects négatifs), que l’effet invalidant de cette culpabilité [jusqu’alors inconsciente] peut alors être annulé [accès à la conscience et possibilité de perlaboration].

Pour HS, cette culpabilité se trouve aussi chez le thérapeute et s’origine :
-sur des sentiments de condamnation et une dimension sadique de l’intervention (coupable d’être trop consciencieux) ;
-sur une implication sous forme de mépris inconscient (notre culpabilité veut dire que le patient est si faible, si fragile, que nous craignons de l’avoir irrémédiablement blessé par un mot, un geste, ou de lui nuire si nous lui disions ce nous serions tentés de dire) ;
-sur une ambivalence d’attitude : dévorante, attachante au point d’en devenir envahissante.
L’analyste qui se sent coupable essaie, consciemment, de « garder » le patient en traitement,
-sur la perception d’un sentiment de perte. La culpabilité est alors une défense contre cette perception, pour s’accrocher au passé donc.

« Je me sentais toujours coupable en m’apercevant que je ne pouvais aider les patients à ressentir et à exprimer leur chagrin ; et puis, peu à peu, je me suis rendu compte que dans des situations où le patient commençait à affronter son chagrin, je n’avais rien d’autre à faire qu’à ne pas interférer » (p.271).

Cela montre que dans notre culpabilité, nous devenons trop actifs, intrusifs et que nous entravons le processus de croissance analytique. Notre culpabilité peut donc cacher un désir inconscient de nous cramponner au patient. Ce désir n’est pas mauvais en soi, c’est le fait de le refouler qui l’est.

« Symbiose ambivalente »…

Cette phase s’installe tandis que la régression s’approfondit dans la relation psychanalytique. HS souligne que cette régression concerne aussi l’analyste, car si jusque là, le patient était près d’un fonctionnement régressif autistique, l’analyste aussi ! Il s’agit d’une phase concernant des moments de plus en plus récurrents et brefs de CLIVAGE du moi dans une intense ambivalence, contre lesquels les processus autistiques avaient été instaurés comme défense pour chaque participant de la relation psychanalytique.

Ce stade de symbiose ambivalente est une phase où les frontières du moi sont instables, superficielles pour chacun, avec beaucoup de projection et d’introjection : chacun se sent menacé par l’autre, parce que l’autre personnifie ses propres contenus internes, non encore intégrables (ex : projection de sentiments meurtriers).

Emergence de la jalousie…

HS constate que la relation de symbiose ambivalente prend souvent l’allure d’une relation de groupe dans laquelle la jalousie constitue un facteur de complication très important. Si l’on accepte l’idée que la jalousie survient dans une relation à 3 (en référence à LH FARBER, 1961), on remarque que chez les patients qui laissent apparaître au cours de l’analyse des comportements schizoïdes, les introjects pathogènes ont valeur subjective d’identité personnelle et un impact interpersonnel de personne.
C’est lorsque l’analyste se met à prendre pour le patient une importance plus ou moins équivalente à celle de l’introject en question (en fait, lorsqu’il est devenu aussi important que le soi qu’il est lui-même pour lui-même) que cet analyste (et le reste de l’identité du patient, c'est-à-dire cette partie de sa personnalité qui ne constitue pas l’introject) se sent pris dans une intense compétition, dans laquelle la jalousie s’exerce dans 3 directions, ou plus [analyste en « soi », partie autre de l’introject, et le soi virtuel].


III Notes pour le Thérapeute


« C’est un souci fondamental et présent en tout être humain. Mais c’est probablement pour les personnes qui ont consacré une bonne partie de leur enfance à jouer le rôle thérapeutique auprès des membres de leur famille, et dont ce mode de fonctionnement s’est avéré complexe, absorbant, fondamental, pour leur sentiment d’identité personnelle, aussi bien que vain sur le plan de la durée et de la netteté des résultats obtenus, c’est probablement pour ces personnes-là qu’une telle activité devient naturellement à l’âge adulte un travail qui les absorbe ».

« Le thérapeute symbiotique est un individu dont l’identité personnelle n’est pas fermement réalisée et pour qui les relations humaines les plus significatives consistent à compléter les zones incomplètes du moi chez les autres. »

« Il n’y a pas que le malade profond qui puisse parvenir, dans le traitement psychanalytique à une individuation plus complète que celle, fragmentaire et superficielle, qu’il a acquis au cours de son enfance. La vie quotidienne de l’adulte normal comporte aussi parmi ses ingrédients les plus essentiels, des expériences (…) de relation symbiotique et de ré-individuation » (p.21).

L’ambivalence, lorsqu’elle est plus inconsciente que consciente (donc difficilement intégrable par le moi) exige une relation symbiotique avec l’autre, une relation dans laquelle l’autre INCARNE les composantes des sentiments ambivalents que l’on doit refouler pour le moment.
Au contraire, lorsqu’on peut affronter et ACCEPTER ses propres sentiments ambivalents, on peut être un individu distinct et voir dans l’autre également un individu propre, distinct de soi.


La jalousie du patient à l’égard de lui-même, celle qui surgit lorsqu’une partie de lui-même se trouve mise à l’écart d’une autre partie de lui-même à laquelle répond l’analyste, constitue une énorme résistance dans le traitement.
Lorsqu’un des îlots qui constituent le soi collectif du patient est capable de travailler avec l’analyste en progressant dans le traitement, tel autre îlot qui se sent laissé de côté éprouve une intense jalousie et réagit par une sauvage envie de vengeance envers ce que les 2 autres ont accompli sans lui, ensemble… Il devient jaloux de leur collaboration.

Dans le traitement schizophrénique, la meilleure façon d’aborder cette jalousie est de la traiter comme une défense inconsciente contre la fusion thérapeutique nécessaire qu’implique la symbiose pré-ambivalente, fusion qui apparaît tout d’abord effrayante au patient comme à l’analyste (…). Lorsque le phénomène de jalousie apparaît plus tard dans le traitement, analyste et patient sont en mesure (phase post processus d’individuation enclenché) de l’aborder dans le cadre d’une perlaboration où elle prend la valeur d’un tiers dans la relation thérapeutique (mais pour cela, il faut nécessairement que les 2 participants puissent être envisagés et s’envisager mutuellement comme personnes totales).

Autrement dit, l’analyste doit oser savoir qu’à un niveau très primitif le patient joue le rôle et a joué pour lui le rôle de la mère-thérapeute. HS attire vivement cependant l’attention du thérapeute à ce sujet : le savoir, oser le savoir pour soi est très différent que d’en faire part au patient !! Peu à peu, cela devient une chose entendue entre eux : que le patient a aidé l’analyste à affronter des zones de lui-même restées pratiquement inconnues jusque son travail avec lui. Puisque le patient a su/pu materner l’analyste « comme son nourrisson ou fœtus », il n’a plus d’humiliation maintenant pour lui à reconnaître son besoin infantile de l’analyste-mère.

« L’univers privé ou autistique de l’analyste est loin d’être aussi éloigné du patient que le supposait l’analyste » (p.40).

HS insiste sur la nécessité de remettre en question la technique analytique classique, sur la question de la règle de frustration, d’abstinence, de non accompagnement à la régression.

«Il en va ainsi, me semble-t-il, pour la psychanalyse classique : dans la mesure où elle est rigoureusement classique, elle est essentiellement une illusion ». Pour lui, il est important de reconnaître la dépendance REELLE et réciproque thérapeute/patient et rompre le dogme de la neutralité stricte.


L’idée de symptômes du patient comme objets transitionnels… maladie du patient comme une sorte de couverture qui les sécurise (personnifiant à la fois la mère du tout petit enfant et le moi rudimentaire de l’individu ». C’est l’évolution des symptômes, et des rapports à ceux-ci, pour les 2 participants du travail analytique car chacun des symptômes renvoie à un ou des introjects pathogènes, à des représentations d’objets intérieurs (non digérées, mais déformées considérablement).