Images du corps et leur destin

L’Image Inconsciente du Corps, F.DOLTO, Coll Points/Essais, Editions Seuil 1984


Cette partie de l’œuvre de F.DOLTO est présentée en abordant spécifiquement les thèmes suivants :

  • L’évolution des images du corps ;
  • La notion de castration ;
  • Les différentes castrations.

La contribution présente propose de s’intéresser eux 2 premiers aspects, afin de préparer la partie suivante, nécessitant la compréhension et l’adoption des notions antérieures.

  • I-L’évolution des images du corps

  • Cette évolution est toujours dépendante des difficultés rencontrées dans l’accomplissement du désir.
  • Ce désir, agissant dans l’image du corps dynamique, cherche à s’accomplir grâce à l’image fonctionnelle et érogène, dans le cadre desquelles il se focalise pour atteindre un plaisir, par la saisie de son objet, via son objet.
  • Or, sur sa trajectoire, le désir se trouve confronté à des obstacles, qui inhibent, retardent sa réalisation : parce que le sujet n’a pas un désir suffisant, parce que l’objet de son désir est absent ou lui est interdit.
  • C’est d’abord le jeu de présence/absence de l’objet de satisfaction du désir qui institue la prévalence de telle ou telle zone érogène.

Le désir débordant toujours le besoin, les lieux de perception subtils (cavum, ouïe, vue puis, plus tard l’anus, le vagin/le pénis) deviennent des zones érogènes du fait :
  • de leur contact avec l’objet partiel d’apaisement, en relation avec la mère (plus tard, le partenaire sexuel) ;
  • de l’absence médiatisée par le langage, quand l’objet est absent. De cela vient l’importance primordiale accordée par l’auteure, à la mère en tant qu’objet total, verbal et para-verbal (mimiques, gestuelles, voix et modulations de celle-ci), en intercommunication avec son enfant. [Parlant à son enfant de ce qu’il voudrait mais n’aura pas, elle lui médiatise l’absence de l’objet et/ou la non satisfaction d’une demande de plaisir partiel, tout en le valorisant par le fait qu’elle en parle, mais surtout lui en parle. Par exemple, en lui exprimant « Non, fini … la tétée est terminée etc », elle lui met des mots en bouche, permettant à cette bouche d’être envisagée comme autre chose que simple instrument d’assimilation. La bouche acquiert une valeur, détachée du besoin et du désir.]

Conclusion : Le narcissisme repose sur une continuité de l’être dans sa relation à la mère d’abord, puis à l’objet. En dépit de cette continuité, ce narcissisme subit inévitablement des remaniements. En effet, dans le cadre de la vie et de l’ouverture au monde, il se heurte à des désillusions, des obstacles qui s’opposent à la réalisation des désirs. Ces épreuves, appelées castrations, vont permettre la symbolisation et du coup, le modelage de l’image du corps.
Si on accepte l’idée de castration comme interdit radical s’opposant à la satisfaction du désir, il en résulte que l’image du corps se structure grâce « aux émois douloureux articulés au désir érotique, désir interdit après que la jouissance et le plaisir ont été connus et répétitivement goûtés » (p.71)

II-Notion de castration 


A-Aspects définitionnels


En français, la castration désigne la mutilation des glandes sexuelles : il s’agit donc d’une atteinte physique, qui rend stérile.
En psychologie et psychanalyse, il s’agit d’un processus qui s’accomplit chez un être humain lorsqu’un autre lui signifie que l’accomplissement de son désir –sous la forme qu’il voulait lui donner- est interdit par la loi. Cette signification passe par le langage (verbal et para-verbal).

B-Notion de castration symboligène


  • La réception de l’interdit est toujours un CHOC, qui s’accompagne d’un renforcement du désir devant l’obstacle, avec ou non révolte (laquelle est mise à mal, voire abolie dans l’annulation du désir).
  • La castration est donc une épreuve d’inhibition, à effet dépressif, conduisant au refoulement des pulsions plutôt qu’au renoncement de l’objet de désir, et des modalités de satisfaction, lesquelles atteignent la valeur même du désir (pouvant entraîner une mutilation des sources pulsionnelles.

  • Est symboligène, ce qui fait SENS, apporte du SENS, de la signification et ouvre au désir. La castration l’est lorsqu’elle permet au sujet de se construire et s’épanouir. Un processus du même type la taille, la coupe de la première fleur, afin de favoriser les floraisons suivantes : si la plante pensait, elle croirait subir une mutilation, alors que le jardinier lui assure les conditions les plus favorables à la floraison ultérieure (p.79).

*C’est la verbalisation de l’interdit (à condition que l’administrateur de cet interdit le respecte lui-même) qui aide à supporter l’épreuve, et renforce la confiance du sujet en l’adulte qui a interdit ;*L’interdit humanise et renforce le désir, avec transformation, mutation de la perception de la loi : au départ, sur l’instant, elle est perçue comme mutilante, puis « promotionnante », en cela qu’elle stimule un AGIR en harmonie avec la communauté des hommes.


  • La castration atteint sa valeur symboligène en intégrant :

*la nécessité pour le schéma corporel de l’enfant de la supporter : il s’agit de respecter l’intégrité la plus ténue, l’intégrité originelle du sujet, spécifiant le continuum de l’image du corps ;*la nécessité de respecter le développement de l’enfant : il existe un juste moment pour amener une castration… Ce moment, c’est celui où les pulsions (celles en cours) ont apporté un certain développement du schéma corporel, rendant l’enfant capable d’aménager ses plaisirs autrement que par la satisfaction totale d’un corps à corps ;*la nécessité pour l’adulte tutélaire d’être reconnu, éprouvé dans ses qualités d’agent susceptible de donner la castration.


C-Fruit des castrations


a-Fruit de la castration orale
La castration orale est le sevrage du corps à corps nourricier. De fait, il est aussi la possibilité d’accéder au langage, qui ne soit pas uniquement compréhensible pour la mère mais aussi pour les autres. Cela permet progressivement de ne plus être dépendant d’elle exclusivement (d’autres bras que les siens peuvent assurer certaines fonctions, en maintenant le lien de sécurité… Cela n’est possible que si la mère elle-même accepte de laisser l’autre…). Cette castration peut être considérée comme acceptée lorsque l’enfant ajoute le langage mimique et gestuel à son schéma corporel.

b-Fruit de la castration anale
La castration anale est une rupture du corps à corps tutélaire de la mère (par rapport à l’enfant). Il est une privation du plaisir de manipulation partagé avec la mère, au moment où elle continue de laver, faire manger, essuyer, faire déambuler l’enfant, alors même que celui-ci est tout à fait capable de le faire seul. Il s’agit pour l’enfant d’une souffrance liée à la privation des contacts corporels avec la mère.
Si le parent n’accepte pas lui-même cette castration, l’enfant reste dans une attitude docile de dépendance, entretenant le fantasme du parent qu’il a besoin de lui pour ces actes basiques de la vie quotidienne (lui permettant ainsi de justifier son investissement auprès de l’enfant, à un âge où il devrait être autonome).
  • Cette castration est délivrée par la mère au travers une assistance verbale, mais aussi technique, pour stimuler l’enfant à faire ses propres expériences, à accepter une autonomie expressive, motrice, concernant ses besoins, et nombre de ses désirs, dans un espace sécurisé (le parent n’est jamais loin).
  • Cette castration, interdit du corps à corps, est condition sine qua none de l’humanisation et de la socialisation vers 24-28 mois (2ans, 2ans1/2)
  • Cette castration met fin à la dépendance parasitaire à la mère et permet la découverte du père, dans une relation vivante, puis très vite après avec l’autre, les autres. La castration anale est donc aussi une façon d’entrer dans l’AGIR et le FAIRE en société, avec intégration des limites imposées par la vie en collectivité.

Une fois cette castration opérée, par délivrance de l’interdit et répétition de cet interdit par ces adultes en qui il a confiance, l’enfant peut réellement commencer à prendre part à tout, en toute circonstance, en tant qu’être vivant dans le groupe d’autres êtres vivants, comme lui.
La fréquentation de pairs, extra-familiaux, est alors fondamentale. Sans se couper de sa famille, de son cercle d’origine, c’est la fréquentation d’autres façons d’être au monde (autres modèles, références) qui lui permet de réaliser et d’intégrer le fait que ces autres façons existent !

c-Fruit de la castration oedipienne (castration par interdit de l’inceste)
La castration oedipienne est la fin de l’idée pour l’enfant qu’il pourra « épouser », « être l’objet sexuel » du parent du sexe opposé, l’amenant à s’identifier au parent du même sexe. De fait, l’angoisse qui découle de sa rivalité avec le parent du même sexe s’apaise lorsqu’il intègre qu’il pourra avoir un statut du même type en choisissant son objet en dehors de la cellule familiale. Parce qu’il ne peut assurément plus se satisfaire à l’intérieur de cette cellule, il explore l’extérieur, s’ouvre à la société.
  • Aux pulsions orales, anales, urétrales qui ont déjà été castrées au moment du sevrage et au cours du développement de l’autonomie du corps, s’adjoignent les transformations « subtiles », par manipulation fine des objets que sont les mots, les outils de la syntaxe, les règles de jeux etc.
  • La sublimation des pulsions génitales (après la castration oedipienne, vers 6-7 ans) s’étale sur toute la période dite de latence (de 7-8 ans à 12 ans environ), et s’exerce sur des objets extra-familiaux, au travers de relations sociales d’échanges suivant la loi, et dans l’effort de l’enfant de se promotionner en vue d’une puberté, qui sera elle, la phase de tous les remaniements, de l’ébranlement notamment des castrations antérieures mal réussies.
  • C’est à l’issue de l’adolescence que toutes les castrations doivent être opérées et acceptées pour que puissent éclore les potentialités sensuelles, créatrices, sans décompensations pathogènes… (« les adolescents devenus responsables de leur parole symbolique, de leur personne, de leurs actes pleinement assumés dans la vie amoureuse et sociale, deviennent des adultes, les égaux de leurs géniteurs » (p.77)).

III-Réflexion sur le travail en PA : une efficacité basée sur l’acceptation de la position régressive, antérieure à l’Œdipe (avant la castration phallique en PA) ; sur la modification de la position transférentielle conséquente.


La position de l’analyste (face souvent, derrière parfois) et son aptitude à entendre besoin et/ou désir de l’analysant constitue l’un des atouts majeurs de cette pratique analytique. En effet, elle permet au travail de se faire avec des analysants en situation pré-oedipienne, en acceptant l’idée que la règle de frustration freudienne suppose l’expression d’un désir, là où il s’agirait bien plus d’un besoin fondamental, primitif, archaïque (avant l’Œdipe donc). C’est parce qu’il accepte précisément à ce besoin, que l’analyste en PA permet à l’analysant de se poser, se sentir sécurisé, assuré et suffisamment rassuré pour pouvoir se fier et se confier… Au stade de développement qui est le sien, cette position, cette attitude, ce lien analysant/analyste sur lequel il peut et doit pouvoir compter lui permet de reprendre les stades fragilisés de la période de vie concernée, en en revivant émotionnellement les étapes (agrippement, attachement, distanciation accompagnée, ouverture, relations extérieures etc).

Au fil de l’analyse, ce climat de sécurité, cette conviction profonde qu’a l’analysant de toujours pouvoir s’exprimer en-dehors de tout jugement, en restant garanti dans son libre arbitre, lui assure le contexte favorable à une évolution du comportement en harmonie avec ce qu’il est lui, vraiment, en tant qu’être accompli, connaissant ses désirs profonds, acceptant les conséquences de ses actes. C’est ce climat de sécurité qui permet à l’analysant de vivre les castrations symboligènes données par l’analyste, qui ont achoppé dans son histoire. Il apprend se faisant à employer, apaiser, sublimer également ses pulsions dans l’investissement culturel, intellectuel, social etc.

Alexandra D. MOTSCH-MÜLLER